22 septembre 2008
C'est quoi, la laïcité négative ?
Par Catherine Kintzler
En parlant une fois de plus de laïcité positive, Nicolas Sarkozy sous-entend qu'il existe une laïcité négative. Mais le Président se trompe. C'est aux religions de devenir positives.
Nicolas Sarkozy, Paris, 12 septembre 2008 : de l'eau dans le vin de Latran et de Riyad.
A lire le discours prononcé par le président de la République recevant
Benoît XVI, on ne peut qu'être frappé par les différences qui le
distinguent des discours offensifs - et même insultants - envers les
incroyants, prononcés cet hiver à Rome (Latran) et à Riyad. Il faudrait
être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas remarquer le soin avec
lequel Nicolas Sarkozy s'est employé à citer ceux qui croient au ciel
et ceux qui n'y croient pas sans s'acharner sur ces derniers, sans les
traiter comme des mutilés de la pensée, l'application qu'il a mise à
souligner le rationalisme de la démocratie républicaine moderne, et sa
relation à la tradition des Lumières.
Il importe peu que le
président soit ou non convaincu par ces propos qui se veulent apaisants
: nous n'avons pas à sonder son coeur ; il faut et il suffit de
l'entendre comme le politique qu'il ne devrait jamais cesser d'être.
L'important est qu'il ait jugé opportun de les tenir : cela sonne comme
une révision partielle des propos qui avaient mis le feu cet hiver. Nul
doute que tout le monde retenait son souffle et se demandait s'il
céderait une fois de plus à ce sens de la provocation qui ne lui
réussit pas toujours, notamment en matière de laïcité.
Ne nous y trompons pas cependant. L'insistance à faire figurer le nom
de Dieu dans un discours officiel, à en banaliser l'usage, l'éloge
final des religions qui «
peuvent élargir le coeur de l'homme » : autant de pointes, entre autres, qui nous rappellent les excès des précédents discours et servent de piqûre de rappel.
Laïcité : négativité ou minimalisme ?
Reste maintenant à examiner un des noyaux du discours du 12 septembre,
que certains appellent hâtivement un concept : la notion de « laïcité
positive ». La simple juxtaposition sonne plutôt comme une thèse a
contrario. La laïcité avant Nicolas Sarkozy ou en dehors de son action
serait donc « négative » et heureusement que nous avons un Président
pour remédier à cela... !
Il faudrait d'abord s'entendre sur l'emploi des termes « négatif » et « positif ».
On peut entendre par là une quantité de contenu au sens doctrinal. De
ce point de vue, il n'y a effectivement rien de plus minimal que la
laïcité. Elle n'est pas une doctrine, puisqu'elle dit que la puissance
publique n'a rien à dire s'agissant du domaine de la croyance et de
l'incroyance, et que c'est précisément cette abstention qui assure la
liberté de croire et de ne pas croire dans la société civile. Ce n'est
pas non plus un courant de pensée au sens habituel du terme : on n'est
pas laïque comme on est catholique, musulman, stoïcien, bouddhiste,
etc. C'est le contraire : on peut être à la fois laïque et catholique,
laïque et musulman, etc. La laïcité n'est pas une doctrine, mais un
principe politique visant à organiser le plus largement possible la
coexistence des libertés. Qu'on me pardonne ce gros mot : les
philosophes parleraient d'un «transcendantal»
- condition a priori qui rend possible l'espace de liberté occupé par
la société civile. Ce n'est pas ici le lieu de refaire toute la théorie
: je l'ai proposée ailleurs et je me permets d'y renvoyer les lecteurs
(1).
Confondre minimalisme et négativité, c'est soit une erreur soit une
faute. C'est une erreur si la confusion a pour origine une
méconnaissance. C'est une faute si, malgré la connaissance, elle
s'impose sous une figure de rhétorique qui sonne alors comme une
déclaration d'hostilité. Dans les deux cas, il est opportun et urgent
de rappeler le fonctionnement théorique du concept de laïcité.
La laïcité pose la liberté
Maintenant, regardons quels sont les effets du minimalisme dont je
viens de parler. On découvre alors un autre angle d'attaque pour user
des termes « négatif » et « positif », qui les rattache à une question
décisive. Il s'agit de l'effet politique et juridique : celui-ci est-il
producteur de droit et de liberté?
On pourra aisément montrer que c'est précisément par son minimalisme
que le principe de laïcité est producteur, positivement c'est-à-dire du
point de vue du droit positif, de libertés concrètes. C'est en effet à
l'abri d'une puissance publique qui s'abstient de toute inclination et
de toute aversion en matière de croyances et d'incroyances que les
religions, mais aussi d'autres courants de pensée, peuvent se déployer
librement. A l'abri d'un Etat où règne une religion officielle ou un
athéisme officiel. Mais aussi, ne l'oublions pas, à l'abri les uns des
autres. En s'interdisant toute faveur et toute persécution envers une
croyance ou une incroyance, la puissance publique laïque les protège
toutes, pourvu qu'elles consentent à respecter la loi commune.
Il n'y a donc rien de plus positif que la laïcité. Elle pose bien plus
de libertés politiques et juridiques que ne l'a jamais fait aucune
religion. Car une autre confusion doit être dissipée. Si quelques
messages religieux aspirent à une forme de libération métaphysique et
morale, aucune religion n'a été en mesure de produire la quantité de
libertés positives engendrées par la plate-forme minimaliste de la
Révolution française - première occurrence du concept objectif de la
laïcité même si le mot apparaît plus tard. Du reste ce n'est pas la
préoccupation essentielle des religions, qui ne sont heureusement pas
réductibles à leurs aspects juridiques.
Quelle religion a institutionnalisé la liberté de croyance et
d'incroyance ? Laquelle a, ne disons pas instauré, mais seulement
accepté de son plein gré le droit des femmes à disposer de leur corps,
à échapper aux maternités non souhaitées ? Laquelle serait prête à
reconnaître celui des homosexuels à vivre tranquillement leur sexualité
et à se marier ? Laquelle reconnaît de son plein gré la liberté de
prononcer des propos qui à ses yeux sont blasphématoires ? Inutile de
citer l'affaire des caricatures, l'assassinat de Théo Van Gogh, pas
besoin de rappeler les lapidations, ni de remonter au procès de Galilée
ou au supplice du Chevalier de La Barre : les exemples sont légion.
Aucune des libertés positives que je viens de citer n'a été produite
par une religion, directement, en vertu de sa propre force, de sa
propre doctrine et par sa propre volonté : toutes ont été concédées
sous la pression de combats et d'arguments extérieurs.
On me citera comme contre-exemples l'ex-URSS ou la Pologne : mais la
liberté religieuse heureusement rétablie y a été réclamée contre un
Etat pratiquant lui-même une forme de religion officielle exclusive.
Une religion persécutée a besoin de la liberté de croyance et a raison
de lutter pour l'obtenir, mais elle ne la produit pas par elle-même,
elle n'est pas elle-même le principe d'une liberté qui vaut pour tous :
elle la désire pour elle, ou tout au plus pour ceux qui ont une
religion, exclusivement - sa générosité propre ne s'étend pas au-delà.
Benoît XVI a rappelé dans un de ses discours du 12 septembre à Paris
que, à ses yeux, il n'y pas de culture véritable sans quête de Dieu et
disponibilité à l'écouter. Il a bien sûr le droit de le penser et de le
dire, mais on a aussi le droit de rappeler que ce principe n'est pas en
soi inoffensif : il suffit de lui (re)donner la force séculière pour en
prendre la pleine mesure.
Il appartient aux religions de devenir positives et non-exclusives
La laïcité n'a donc pas à devenir positive : elle l'a toujours été,
elle est un opérateur de liberté. Davantage : la positivité des
libertés n'est possible que lorsque les religions consentent à renoncer
à leur programme politique et juridique, que lorsqu'elles acceptent de
se dessaisir de l'autorité civile, que lorsqu'elles consentent à se
dessaisir de l'exclusivité spirituelle et de la puissance civile
auxquelles certaines prétendent toujours. Autrement dit, pour que
l'association laïque puisse organiser la coexistence des libertés et
par conséquent assurer la liberté religieuse, il est nécessaire que les
religions s'ouvrent au droit positif profane en renonçant à leur
tentation d'hégémonie spirituelle et civile.
Il convient donc d'inverser l'injonction du président de la République
: la laïcité demande aux religions de devenir positives et de renoncer
à l'exclusivité tant intellectuelle que politique et juridique.
L'histoire des rapports entre la République française et le
catholicisme témoigne que c'est possible. Elle témoigne aussi que dans
cette opération les religions sont gagnantes. Car elles ne gagnent pas
seulement la liberté de se déployer dans la société civile à l'abri des
persécutions ; en procédant à ce renoncement elles montrent qu'elles ne
sont pas réductibles à de purs systèmes d'autorité ni à un droit canon
ou à une charia auxquels il serait injurieux de les restreindre, elles
montrent qu'elles sont aussi et peut-être avant tout des pensées. Et à
ce titre, elles sont conviées dans l'espace critique commun de libre
examen ouvert par la laïcité.
(1) Notamment dans le livre Qu'est-ce que la laïcité ? (Paris : Vrin, 2007).
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