11 juin 2007
Qu'est-ce que la laïcité ?
Le
dernier article que j’ai fait paraître dans « AgoraVox » a suscité un
grand nombre de réactions, essentiellement axées autour de la notion de
« laïcité »... Aussi, si l’on se rappelle - de plus - l’une des
conclusions de la commission « Stasi », à savoir que « derrière ce mot
(de laïcité) existent des différences d’approches qui en voilent la
signification », il peut paraître important aujourd’hui, en s’appuyant
sur le livre essentiel et profond d’Henri Pena-Ruiz : « Qu’est ce que
la laïcité ? » (Gallimard) et sur le petit opuscule de Catherine
Kinztler, court et dense, au titre identique, paru aux Editions
philosophiques J. Vrin, de tenter une approche raisonnée du « concept »
de laïcité.
La laïcité n’est ni une spiritualité, ni une religion « civile », encore moins une secte, ce n’est pas, non plus, une croyance ou une doctrine... C’est un principe de droit politique qui vise un idéal universaliste d’organisation de la société, idéal de concorde, d’équilibre, de liberté, et qui met en jeu le dispositif juridique et institutionnel qui en rend possible la réalisation. L’étymologie du mot (à rattacher à l’ancien grec « laos » , le peuple saisi dans sa totalité, rassemblement de ceux qui vivent au même moment sur un même espace géographique indépendamment de leurs caractéristiques individuelles, sans « élu » ni « exclu » ...) montre bien que la laïcité porte en elle une sorte d’universalité en appréhendant la société et le peuple qui la compose dans leur totalité. Et c’est parce qu’elle procède de trois principes constitutifs qu’elle permet la réalisation de cet idéal de paix et d’équilibre en chacun, entre chacun, et entre chacun et le tout...
Le premier principe est celui de la liberté de conscience reconnue comme s’inscrivant en l’Homme de manière inaliénable. La liberté de conscience est bien plus que la liberté religieuse, elle exclut toute contrainte sur la conscience des êtres, elle permet à chacun d’être librement croyant, agnostique ou athée, elle lui permet aussi de ne plus croire ou de varier dans son rapport à une spiritualité ou à une idéologie... Elle n’est pas la simple tolérance, qui crée un rapport d’inégalité... Dans l’espace public et social, la liberté de conscience interdit toute imposition d’une religion ou d’une idéologie sur tout le reste, elle permet de s’écarter aussi bien de la religion d’Etat que de l’athéisme d’Etat et fait que la laïcité n’est ni religieuse ni antireligieuse, mais en dehors de toute religion, idéologie, spiritualité... Pour prendre deux exemples historiques, l’Espagne de Franco n’était pas un Etat laïque, mais l’ancienne Union soviétique non plus... Dans notre propre Histoire, elle est une conquête longue et coûteuse que l’article 10 de la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » (1789) a, pour la première fois, reconnue. La liberté de conscience pose, en fait, le postulat simple que le lien entre les individus du « laos » et la constitution de la « Cité » sont indifférents à toute forme de croyance et/ou de non-croyance existant en son sein.
De ce premier principe découle le principe d’égalité des options spirituelles ou non... Dans la mesure où, dans l’espace de tous, aucune conviction de quelque sorte qu’elle soit ne jouit d’une reconnaissance supérieure, d’avantages (matériels ou symboliques) dont la détention contribuerait à créer une discrimination, dans la mesure où aucune conviction de quelque sorte qu’elle soit ne peut devenir une norme publique et fournir la base du pouvoir d’un groupe sur le tout, la laïcité impose l’égalité de statut des opinions, croyances, idéologies et laisse chacun libre, dans son espace à lui, d’exercer ses choix spirituels et/ou philosophiques et idéologiques... Cette égalité des droits des tenants des différentes options éradique, en fait, le principe même de la domination de l’une sur l’autre et fait que ce qui est commun à tous est pris en charge par le « tout » : la « res publica » est donc bien, avec la laïcité, la « chose publique » qui va se concrétiser dans la loi commune et un espace public dont la seule raison d’être sera de promouvoir ce qui est commun à tous par-delà les différences...
Ainsi se réalise le troisième principe, principe d’universalité qui fait que seule prime la loi commune élaborée par tous pour rendre à tous ce qui est juste et bon pour tous . Ainsi l’espace laïque écarte-t-il la notion de « sujets » comme celle de « croyants » ou de « consommateurs » pour n’appréhender que celle de « citoyens » à égalité de droits et de devoirs. Aucun particularisme ne peut s’imposer à un autre ou fonder une hégémonie quelconque, aucune culture ne peut primer, aucun repli dans sa différence ne peut dominer le tout mais chacun peut épanouir sa différence dans l’espace commun en équilibre et en concorde avec tous... Ce principe d’universalité s’articule, juridiquement, à la distinction entre « privé » et « public ». Est « public », ce qui concerne tous les hommes dans l’espace qui les réunit, ce qui les rassemble socialement, politiquement, économiquement, juridiquement... ce qui relève de leurs intérêts communs (santé, école, justice, sécurité...), ce dont la communauté de droit de la nation a la charge. Est privé ce qui concerne chacun en particulier ou un groupe appartenant au tout, ce qui relève de la différence entre les hommes, ce qui les divise : les convictions philosophiques, religieuses, les pratiques rituelles ou coutumières, les modes de vie communautaires et même ce qui relève de la sexualité. Chaque domaine a son ordre propre d’accomplissement et, si ce qui relève de la « sphère privée » peut s’exprimer dans l’espace public de tous, il ne peut pas s’exprimer sur l’espace public : ainsi l’Eglise catholique, par exemple, peut-elle exprimer librement son opposition à la « pilule du lendemain », elle ne jouit d’aucun pouvoir, d’aucune prérogative pour imposer quoi que ce soit à l’Etat qui légifère dans le sens de ce qui est juste et bon pour tous...
En France, d’un point de vue historique, institutionnel, juridique, ces trois principes ont été réalisés par la stricte séparation des Eglises (valeur totalisatrice de l’article indéfini) et de l’Etat (valeur généralisatrice de l’article défini), par la loi de 1905, aboutissement d’un long processus d’incubation intellectuelle, de conflits politiques, de combats meurtriers... Et cette séparation, anticipée par la phrase célèbre de Victor Hugo « Je veux l’Etat chez lui et l’Eglise chez elle » réalise, en fait, une double émancipation : l’Etat est libéré des emprises religieuses et idéologiques particulières, les religions sont écartées de l’espace public où se fait la loi générale et privées de leur « pouvoir civil » (les idéologies non religieuses aussi) ; mais les Eglises sont aussi libérées dans la mesure où l’Etat n’a plus rien à décréter en matière religieuse : elles s’organisent librement dans le respect de la loi générale...
Il fallait passer par ce cheminement (un peu) théorique pour comprendre la portée et la force de la loi promulguée le 9/12/1905... sa valeur encore « neuve » un siècle après !... et les multiples tentatives portées à son encontre venant aussi bien des différentes sensibilités politiques que des tenants de religions qui n’ont pas renoncé à réinvestir l’espace public...
Tout ceci est bien général et en forme d’idéal... mais cela permet de voir que cette laïcité est encore à conquérir, à imposer dans la réalité du politique et du sociétal : notre pays a ouvert une voie dont la visée universaliste et la modernité sont évidentes, en un moment où les sociétés sont de plus en plus complexes, plurielles, et de moins en moins soumises aux religions...
Tout ceci montre aussi qu’une vraie démarche laïque est à entreprendre et qu’un nouveau rapport de force politique est à imposer.
03 janvier 2007
Les pratiques laïques - Un statut civique et social
Au delà des principes, la laïcité est une attitude dont les champs d'application recouvrent tous les aspects de la société. Le principe de ce statut civique, juridique, institutionnel, est simple. Il repose sur la distinction claire, pour chaque citoyen, entre une sphère publique et une sphère privée.
- La sphère privée, personnelle, celle de la liberté absolue de conscience, et où s'expriment les convictions philosophiques, métaphysiques, les croyances, les pratiques religieuses éventuellement et les modes de vie communautaires.
- La sphère publique, citoyenne, celle où le citoyen évolue socialement, économiquement, politiquement, juridiquement. Les règles en sont clairement définies et basées sur les Droits de l'Homme. Aucun groupe, aucun parti, aucune secte, aucune église, ne peut prétendre pénétrer, a fortiori capter à son profit, le fonctionnement de la société républicaine ainsi définie. La séparation des Eglises et de l'Etat est la pierre angulaire de la laïcisation de la société. Elle ne saurait souffrir ni exception, ni modulation, ni aménagement. Sa totalité, son intégralité sont la condition de son existence même.
Elle est la seule façon de permettre à chacun de croire ou de ne pas croire en libérant les églises elles-mêmes des logiques de liaisons conventionnelles avec l'Etat. Si les églises veulent exister, que les fidèles leur en fournissent les moyens, la religion étant affaire de conviction personnelle. Si l'Etat garantit la totale liberté des cultes comme de l'expression et de la diffusion de la pensée, il n'en favorise aucun, ni aucune communauté, pas plus financièrement que politiquement. Bien plus, il n'appartient pas à l'Etat de réguler les relations entre les églises à partir du moment où il n'en reconnaît aucune. Dans le cadre général de ses attributions politiques, il veille à l'exercice des libertés individuelles de chacun, à l'ordre public et à l'harmonie sociale entre les citoyens.
A partir du moment où l'Etat considère que la religion est définitivement devenue une affaire privée, qu'elle n'est susceptible d'attirer son attention que dans la seule mesure où ses manifestations porteraient atteinte à l'ordre public, en toute logique, les églises ne peuvent revendiquer aucun avantage, aucun privilège, aucun traitement particulier. Elles peuvent encore moins être dotées de statuts officiels en dehors du respect de la loi commune régissant la liberté d'association. Enfin la loi républicaine ne saurait par conséquent reconnaître le délit de blasphème ou de sacrilège qui déboucherait inévitablement sur l'institutionnalisation de la censure.
La première manifestation du caractère laïque d'un pays est l'indépendance de l'état et de tous les services publics vis-à-vis des institutions ou influences religieuses. La laïcisation des statuts individuels, comme des services considérés indispensables au fonctionnement de la société, a été un des aspects essentiels de l'exercice de la liberté et de l'égalité des droits:
- naissance, vie et mort considérées non plus uniquement sous l'angle de la religion ou de l'appartenance communautaire, mais sous celui de la liberté individuelle.
- égalité de tous devant les services publics. L'éventuelle appartenance à un groupe religieux, ethnique, social..., ne peut être prise en compte en ce qui concerne l'accès des usagers. La mention officielle de cette appartenance doit être considérée comme discriminatoire. Il apparaît de plus évident que la notion même de service public est étroitement liée à la pratique de la laïcité. La loi civile est seule habilitée à organiser les domaines de la vie civique et sociale. Les représentants de la République, élus ou fonctionnaires, respectent en contrepartie dans l'exercice de leur fonction une absolue neutralité vis-à-vis des pratiques individuelles ou collectives et observent une stricte obligation de réserve.
L'école laïque et républicaine enfin, doit être préservée de toute pénétration économique, confessionnelle ou idéologique, même déguisée sous des dehors dits " culturels ". L'école n'est pas le lieu de manifestation, voire d'affrontement des différences; elle est " un lieu où sont suspendus, d'un commun accord, les particularismes et les conditions de fait ". L'école doit proscrire toute forme de prosélytisme.
Tout ce qui précède ne veut pas dire que la République nie les appartenances communautaires. Elles existent de fait et sont respectables pour autant qu'elles ne remettent pas en cause les principes de liberté individuelle, de dignité humaine et d'égalité.
Livret Blanc de la Laïcité, GODF
13 décembre 2006
Définition raisonnée de la laïcité
La laïcité est un principe de droit politique. Elle recouvre un idéal universaliste d'organisation de la Cité et le dispositif juridique qui tout à la fois se fonde sur lui et le réalise. Le mot qui désigne le principe, laïcité, fait référence à l'unité du peuple, en grec le laos, telle qu'elle se comprend dès lors qu'elle se fonde sur trois exigences indissociables : la liberté de conscience, l'égalité de tous les citoyens quelles que soient leurs convictions spirituelles, leur sexe ou leur origine, et la visée de l'intérêt général, du bien commun à tous, comme seule raison d'être de l'Etat. La laïcité consiste à affranchir l'ensemble de la sphère publique de toute emprise exercée au nom d'une religion ou d'une idéologie particulière. Elle préserve ainsi l'espace public de tout morcellement communautariste ou pluriconfessionnel, afin que tous les hommes puissent à la fois s'y reconnaître et s'y retrouver. Cette neutralité confessionnelle se fonde donc sur des valeurs clairement affichées et assumées : l'Etat laïque n'est pas vide, puisqu'il incarne le choix simultané de la liberté de conscience et de l'égalité, ainsi que de l'universalité qui lui permet d'accueillir tous les êtres humains, sans privilège aucun accordé à un particularisme. Par le truchement de l'école laïque, cette liberté de conscience et cette égalité reçoivent la garantie fondatrice d'une instruction soucieuse d'émanciper le jugement et de lui donner les références culturelles qui l'affranchissent des puissances idéologiques dominantes et de leur emprise médiatique. Avec la liberté, l'égalité, et le souci de l'universel, l'autonomie de jugement et le pari de l'intelligence constituent des valeurs décisives de la laïcité.
Henri Pena-Ruiz, Qu'est-ce que la laïcité ?
09 décembre 2006
Les valeurs laïques
L'humanisme laïque repose sur le principe de la liberté absolue de conscience.
Liberté de l'esprit: émancipation à l'égard de tous les dogmes; droit de croire ou de ne pas croire en Dieu; autonomie de la pensée vis-à-vis des contraintes religieuses, politiques, économiques; affranchissement des modes de vie par rapport aux tabous, aux idées dominantes et aux règles dogmatiques.
La laïcité vise à libérer l'enfant et l'adulte de tout ce qui aliène ou pervertit la pensée, notamment les croyances ataviques, les préjugés, les idées préconçues, les dogmes, les idéologies opprimantes, les pressions d'ordre culturel, économique, social, politique ou religieux.
La laïcité vise à développer en l'être humain, dans le cadre d'une formation intellectuelle, morale et civique permanente, l'esprit critique ainsi que le sens de la solidarité et de la fraternité.
La liberté d'expression est le corollaire de la liberté absolue de conscience. Elle est le droit et la possibilité matérielle de dire, d'écrire et de diffuser la pensée individuelle ou collective. Les nouvelles techniques de communication rendent cette exigence encore plus vitale. Et dans ce domaine de l'information et de la communication plus qu'ailleurs, la vigilance doit être particulière face aux énormes moyens de manipulation et de perversion de la pensée.
La morale laïque qui en découle est simple. Elle repose sur les principes de tolérance mutuelle et de respect des autres et de soi-même. Le bien, c'est tout ce qui libère, tout ce qui affranchit; le mal, c'est tout ce qui asservit ou avilit. La laïcité vise dans ce contexte à donner les moyens à l'homme d'acquérir une totale lucidité et une pleine responsabilité de ses pensées et de ses actes.
Fondée sur les nécessités de la vie en société et la promotion de la liberté individuelle, elle est essentielle dans la construction de l'harmonie sociale et pour le renforcement du civisme démocratique. Elle tend à instaurer, par-delà les différences idéologiques, communautaires ou nationales, une société humaine favorable à l'épanouissement de tous, société d'où seront exclus toute exploitation ou conditionnement de l'homme par l'homme, tout esprit de fanatisme, de haine ou de violence.
Certes, la tolérance est la conséquence logique des valeurs précédentes, faute de quoi l'harmonie sociale est mise en péril. Mais la tolérance n'a de sens que si elle est mutuelle, et elle aura toujours pour limites l'intolérance, le refus de l'autre, le racisme et le totalitarisme.
Le refus du racisme et de la ségrégation sous toutes ses formes est inséparable de l'idéal laïque. La société nouvelle que nous voulons ne peut pas être la simple juxtaposition de communautés qui, au mieux s'ignorent, au pire s'exterminent. Aucune société de paix ne peut se construire sur la séparation définitive de groupes culturels, linguistiques, religieux, sexistes ou autres. Le passage est trop facile de séparation à ségrégation, à rivalités et conflits. Et ce, même si la séparation est présentée comme une nécessité vitale de développement.
L'idéal laïque ne peut en aucun cas s'accommoder de l'idée de " développement séparé " souvent pratiqué dans des sociétés de type anglo-saxon. Le principe même de "discrimination positive" ne saurait constituer en soi une solution à la libération d'un groupe. Le seul moyen de développement social est l'intégration différente de l'assimilation la participation de tous à une collectivité de citoyens libres et égaux en droits et en devoirs. Les seuls groupes sociaux acceptables reposent sur le choix, la libre appartenance et l'ouverture.
L'éthique laïque mène enfin inévitablement à la justice sociale : égalité des droits et égalité des chances. L'éducation laïque, l'école, le droit à l'information, l'apprentissage de la critique sont les conditions de cette égalité.
Extrait du LIVRE BLANC DE LA LAICITE,
par Alain BAUER, Grand Maître du Grand Orient de France (2001)
